• 7 jan.

La présence de Dieu

  • Céline Cochin
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Réflexions à partir de L’Itinéraire de l’esprit jusqu’en Dieu de saint Bonaventure

Qu’entendons-nous vraiment lorsque nous parlons de la « présence de Dieu » ?
Une impression passagère ? Un sentiment intérieur plus ou moins intense ? Une notion théologique que l’on affirme sans trop savoir comment la relier à l’expérience ? Pour saint Bonaventure, la présence de Dieu n’est ni vague ni intermittente. Elle est réelle, constante, intime, et pourtant souvent méconnue. Non parce qu’elle ferait défaut, mais parce que notre regard est trop peu exercé pour la reconnaître. Dans un précédent article, Qui est Bonaventure?, nous avons fait connaissance avec ce grand théologien franciscain du XIIIᵉ siècle, profondément marqué par l’expérience spirituelle de saint François d’Assise. Avec L’Itinéraire de l’esprit jusqu’en Dieu, Bonaventure décrit un chemin intérieur, un apprentissage progressif de la présence divine.

Une présence plus proche que nous ne l’imaginons

L’une des intuitions fondamentales de Bonaventure est d’une grande simplicité : Dieu n’est pas absent. S’il nous semble lointain, ce n’est pas parce qu’il se retire, mais parce que nous avons perdu l’art de le percevoir. Dieu est présent :

  • dans le monde qui nous entoure,

  • au plus profond de notre âme,

  • et même au-delà de nous, comme source de tout être et de tout bien.

La vie spirituelle n’est donc pas une quête pour « atteindre Dieu », mais un apprentissage du regard, un éveil des sens spirituels qui nous rend capables de reconnaître une présence déjà donnée.

La présence de Dieu dans le monde

Pour Bonaventure, le monde n’est pas un simple décor. Il est habité. La création porte les traces de Dieu, comme une empreinte laissée par l’artiste dans son œuvre. La beauté d’un paysage, l’harmonie d’une musique, l’ordre discret des choses, la cohérence des lois de la nature ne sont pas seulement des objets d’admiration : ils sont des signes. Bonaventure va plus loin. Il affirme que nous pouvons reconnaître Dieu à travers les créatures mais aussi dans les créatures.  Il y a une différence entre :

  • voir Dieu à travers les créatures, comme à travers des signes ou des vestiges,

  • et le reconnaître présent dans les créatures, par son essence, sa puissance et son action.

Dans le premier cas, les créatures renvoient à Dieu comme un indice renvoie à ce qu’il indique. Dans le second, elles sont le lieu même où Dieu agit et se rend présent, sans jamais se confondre avec elles. Si Dieu nous échappe, ce n’est donc pas parce qu’il se tait, mais parce que nous regardons sans voir et écoutons sans entendre. Refuser de reconnaître Dieu dans la création, dit Bonaventure, c’est passer à côté de ce qui est pourtant offert à tous, continuellement.

Une présence intérieure, au cœur de l’âme

En plus de la contemplation du monde extérieur, Bonaventure invite à entrer en soi-même. L’âme humaine, dit-il, est créée à l’image de Dieu. Elle porte en elle une structure profonde qui reflète le mystère trinitaire, par la mémoire, l’intelligence et la volonté. Par la mémoire, nous sommes ouverts à une dimension qui dépasse le temps. Par l’intelligence, nous sommes reliés à la vérité. Par la volonté, nous sommes orientés vers le bien et le bonheur. Ici encore, Bonaventure distingue deux niveaux :

  • nous pouvons reconnaître Dieu à travers son image en nous, en observant ces facultés et leurs actes ;

  • mais nous pouvons aussi découvrir Dieu présent dans son image, comme lumière intérieure de la vérité, comme bien qui attire la volonté, comme origine vivante de notre capacité à nous souvenir.

Dieu n’est donc pas seulement devant nous : il est déjà là, plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes.

Pourquoi cette présence nous échappe-t-elle ?

Si Dieu est si proche, pourquoi nous semble-t-il parfois si absent ? La réponse de Bonaventure est sobre et lucide. Ce n’est pas la présence de Dieu qui fait défaut, mais notre disponibilité intérieure. Distractions, préoccupations multiples, attachements mal ordonnés dispersent l’âme et l’empêchent de demeurer en elle-même. Nous ne sommes pas tant éloignés de Dieu que désaccordés intérieurement. C’est ici que l’on comprend pourquoi le simple effort intellectuel ne suffit pas. Reconnaître la présence de Dieu suppose une transformation plus profonde, qui touche le cœur même de l’âme. Bonaventure introduit alors avec force le cœur de la foi chrétienne : le Christ.

Le Christ, chemin de la présence retrouvée

Bonaventure présente Jésus-Christ comme la porte, le chemin, l’échelle vivante qui permet à l’homme de revenir à Dieu. Pourquoi ? Parce que l’âme blessée ne peut, par ses seules forces, retrouver pleinement ce qu’elle porte pourtant en elle comme image. Le Christ répare ce qui est désaccordé. Là où l’image de Dieu en nous est obscurcie, il la restaure. Là où notre regard est dispersé, il le rassemble. Par la foi, l’espérance et la charité, l’âme est progressivement purifiée, éclairée et unifiée. La présence de Dieu peut être reconnue, goûtée, expérimentée comme une paix intérieure, une stabilité discrète, un repos qui ne dépend plus des circonstances. Cette présence ne supprime ni les tensions ni les combats de l’existence, mais elle leur donne une profondeur nouvelle. Elle devient un lieu intérieur où l’âme peut demeurer.

La présence de Dieu « au-dessus de nous »

L’itinéraire de Bonaventure ne s’arrête pas à la création ni à l’âme. Il conduit encore plus loin : au-dessus de nous. Il ne s’agit plus de reconnaître Dieu à travers des signes, ni même dans son image en nous, mais de laisser l’esprit être saisi par ce que Dieu est en lui-même. À ce niveau, le langage se fait plus sobre. Il ne s’agit plus de multiplier les images, mais de consentir à une lumière plus simple, plus nue. La présence de Dieu se manifeste alors comme fondement silencieux : l’Etre même, par lequel tout est ; le Bien suprême, qui engendre tout bien et vers lequel tout tend.

Le bien est diffusif de soi. Le Bien suprême se communique pleinement, intérieurement, éternellement. C’est ainsi que chez Bonaventure, Dieu qui est le Bien suprême est nécessairement Trinité. Le Père est la source, le principe sans principe, la bonté première qui se donne totalement. Le Fils est cette bonté parfaitement exprimée, engendrée comme Verbe et Vérité. L’Esprit Saint est l’amour qui unit le Père et le Fils, la communion vivante de cette bonté partagée. La Trinité n’est donc pas un ajout tardif à la réflexion sur Dieu : elle est l’accomplissement intérieur de ce que signifie dire que Dieu est le Bien. Et cette Trinité n’est pas seulement au-dessus de nous, elle demeure en nous.

Lire L’Itinéraire de l’esprit jusqu’en Dieu est une expérience étonnamment féconde. Bonaventure n’y décrit pas des états spirituels réservés à quelques-uns, mais un chemin de reconnaissance : apprendre à voir ce qui est déjà là. La présence de Dieu n’y apparaît ni exceptionnelle ni lointaine. Elle se laisse découvrir dans le monde, dans l’âme, et au-delà de l’âme, comme source de tout ce qui est et de tout ce qui est bon. Elle est offerte à tous, partout, elle demande juste à être reconnue, goûtée et aimée.

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