- 3 déc. 2025
Le temps et l’éternité
- Céline Cochin
- 2 comments
À partir du Livre XI des Confessions de saint Augustin
Le temps est sans doute la réalité la plus proche de nous : il structure nos journées, rythme nos saisons, marque notre histoire personnelle. Il passe trop vite lorsque nous voudrions le retenir, trop lentement lorsque nous souffrons ou lorsque nous attendons. Il semble familier, mais dès que nous cherchons à le définir, il nous échappe. Saint Augustin l’a formulé dans une phrase célèbre du Livre XI des Confessions : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me pose la question, je sais ; si quelqu’un me la pose et que je veuille expliquer, je ne sais plus. » Cette difficulté à saisir le temps, à le définir, est précisément le point de départ d’une méditation profonde où Augustin propose une analyse étonnamment moderne. Et à travers ce questionnement sur le temps, il nous conduit peu à peu vers une découverte plus radicale : l’expérience du temps révèle, en creux, l’expérience possible de l’éternité.
Le temps : une réalité à la fois familière et insaisissable
Le temps nous échappe parce qu’il n’est jamais stable. Il se déroule, s’écoule, disparaît. Nous vieillissons, nous tombons malades, nous perdons ceux que nous aimons — et d’un coup, le temps change de dimension pour nous. Il devient plus lourd, plus grave, mais aussi plus réel. Face à ces expériences, la question surgit : Qu’y a-t-il après le temps ? Y a-t-il quelque chose au-delà de cette fuite incessante ? C’est cette question que saint Augustin explore en profondeur.
Une réflexion qui naît de l’Écriture
Le Livre XI ne part pas d’une interrogation philosophique abstraite, mais d’une lecture de la Genèse : « Dans le principe, Dieu créa le ciel et la terre. » (Gn 1,1) Augustin cherche à comprendre cette création et la nature de son « commencement ». Cela l’amène à affronter une objection de ses contemporains : « Que faisait Dieu avant de créer le monde? » À cette question, il répond avec une justesse désarmante : rien, non pas par défaut d’activité, mais parce qu’il n’y avait pas encore de temps. Il n’y avait pas d’ « avant». C’est ici que naît la distinction essentielle entre le temps et l’éternité.
L’éternité : ce qui est « tout entier présent »
Pour Augustin, le temps est marqué par la succession, le changement, la perte. On ne peut dire ni que le passé est (puisqu’il n’est plus), ni que le futur est (puisqu’il n’est pas encore). Et le présent lui-même s’évanouit aussitôt qu’on cherche à le saisir.
L’éternité divine, au contraire, n’est pas une durée infinie. Elle est un aujourd’hui immuable, un présent total, un « tout entier présent ». Dieu ne subit pas le temps ; il existe dans un présent absolu, sans avant ni après. Il est par nature immuable, stable, source de tout ce qui existe.
Le temps : une réalité de l’âme
À mesure qu’il progresse dans sa réflexion, Augustin en arrive à penser que le temps n’existe pas comme une réalité extérieure, objective et indépendante. Il écrit que le temps n’existe que dans l’âme.
Il « conjugue » les temps de cette manière :
le passé existe sous forme de mémoire,
le futur sous forme d’attente,
le présent sous forme d’attention.
Il définira le temps comme une distensio animi, une « distension de l’âme ». L’âme est étirée entre ce qu’elle attend, ce qu’elle vit et ce qu’elle garde en mémoire. Cette distension est aussi la marque de notre finitude : nous ne possédons pas le temps, nous sommes comme pris dans le temps.
Ruedi Imbach, commentant la définition du temps selon Augustin, montre bien que cette analyse n’est pas purement psychologique : elle est théologique. Car reconnaître que le temps n’existe que dans l’âme, c’est reconnaître aussi que l’âme est temporelle, changeante, donc non divine. Et cette prise de conscience devient une invitation à la conversion, à chercher Celui qui est au-delà du temps.
L’expérience du temps comme chemin vers l’éternité
Ce qui intéresse Augustin n’est donc pas seulement de définir le temps, mais de comprendre comment notre expérience temporelle peut nous ouvrir à l’expérience paradoxale de l’éternité.
La clé se trouve dans le rapport de Dieu au temps. Dieu est celui qui rassemble ce que le temps disperse. Nous vivons souvent « éparpillés » : nos pensées partent dans tous les sens, nos émotions nous dispersent, nos inquiétudes nous projettent dans l’avenir, nos regrets nous fixent au passé. C’est la condition humaine : une existence distendue, parfois déchirée par la succession des jours — comme le stress qui nous fatigue parce que nous voulons être partout, gérer tout, anticiper tout. À l’inverse, la paix intérieure, la sérénité, naissent d’un mouvement intérieur qui nous rassemble. Pour Augustin, Dieu rend possible ce rassemblement, car l’éternité divine est ce présent stable dans lequel l’âme peut être unifiée.
L’éternité n’est pas seulement un au-delà imaginaire. Augustin affirme que nous pouvons en faire l’expérience — non pas comme une perception sensible, mais dans une forme d’unité intérieure. Quand l’âme se recueille, quand elle entre au plus profond d’elle-même, quand elle fait mémoire de Dieu dans le calme du présent, elle touche quelque chose qui ne passe pas. Dans la prière, dans le silence, dans l’écoute, dans la présence à soi-même, l’âme rejoint ce présent éternel de Dieu où rien ne fuit et où tout demeure. La temporalité humaine peut être vécue comme une dispersion. Mais elle peut devenir «intention » : un mouvement orienté vers Celui qui ne passe pas, c’est-à-dire tendre vers Dieu, source de toute stabilité.
Le passage du temps révèle notre fragilité, mais aussi notre désir de stabilité, de plénitude, de paix — autrement dit, notre désir secret d’éternité.
2 comments
Super. Merci.
St Augustin (354-430) fait référence par ses pensées, son parcours, etc. mais de l'eau a coulé sous les ponts depuis 😎. "Le temps" agite encore actuellement (Et ce n'est pas fini ) la science, en particulier, la recherche fondamentale (Le temps n'a-t-il qu'un sens (Passé avec futur) ? Le temps est relatif (Établi depuis 1905 par un certain Albert). Cette notion a ensuite évoluée, sans être démentie (Relativité générale), et évoluera encore. À n'en pas douter. De quoi occuper les philosophes, croyants, scientifiques et touti quanti encore un certain "temps" ! Kénavo.
C'est toi Antoine, "En tout Âne"?!?!???