• 19 mars

RESSOURCES SUR LES SENTENCES DE PIERRE LOMBARD ET SES COMMENTAIRES

  • Céline Cochin
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Présentation du site Magister Sententiarum

Entretien avec Marc Ozilou, le 19 mars 2026

1. Pouvez-vous vous présenter et expliquer votre rôle dans le projet Magister Sententiarum ?

Je suis l’actuel président de l’Association Magister Sententiarum (AMS). Cette association a 10 ans. J’en ai été l’un des membres fondateurs, je suis aujourd’hui l’administrateur de notre site. Spécialiste de saint Bonaventure, je publie prochainement une biographie (Artège, juin 2026). Avec cette association, je me suis tourné vers Pierre Lombard, dont j’ai traduit les Quatre livres des Sentences (Le cerf, 2012). Aujourd’hui, je travaille plus particulièrement le Mémorial de s. Gertrude d’Helfta, mystique allemande de la fin du XIIIe s. (Mon dernier article : « La stigmatisation de ste Gertrude d’Helfta », Collectanea Cisterciensia, 2023/4).

2. Comment est né le projet Magister Sententiarum ? Et quelles ressources peut-on trouver aujourd’hui sur le site Magister Sententiarum ?

Ce projet de recherche est né d’un groupe de médiévistes, dominicains, franciscains et laïcs. Chacun avait ses propres engagements. L’association qui les a rassemblés, se voulait indépendante. Chacun y est venu pour tel ou tel théologien médiéval qui pouvait déjà être son propre objet de recherche. De fait, tous se sont retrouvés autour des Sentences de Pierre Lombard (XIIe).

Voici pourquoi : Suite à la recommandation du concile de Latran IV (1215), les 4 livres des Sentences, ouvrage de P. Lombard (chanoine, puis évêque de Paris en 1159) est devenu le manuel de théologie médiévale - 1100 pages dans son édition actuelle - étudié dans toutes les universités européennes jusqu’au XVIe s. (M. Luther), et encore chez les jésuites espagnoles du XVIIIe. s. Benoît XVI (catéchèse de 2009) : « Le grand mérite de P. Lombard est d'avoir mis en ordre tous les documents, qu'il avait rassemblés et sélectionnés avec soin, d'une manière systématique et harmonieuse. En effet, une des caractéristiques de la théologie est d’organiser de manière unitaire et ordonnée le patrimoine de la foi… La vision d’ensemble qui s’en retire, inclut presque toutes les vérités de la foi catholique. Ce regard synthétique et la présentation claire, ordonnée, schématique et toujours cohérente, expliquent le succès extraordinaire des Sentences de P. Lombard. Elles permettaient un apprentissage sûr pour les étudiants, et un large espace d'approfondissement pour les maîtres, les enseignants qui s’en servaient… Je désire souligner que la présentation organique de la foi est d'une exigence inaliénable. En effet, les vérités individuelles de la foi s’éclairent mutuellement et, dans leur vision totale et unitaire, apparaît l’harmonie du plan de salut de Dieu et la centralité du Mystère du Christ. Sur l’exemple de P. Lombard, j’invite tous les théologiens… à toujours tenir présente la vision tout entière de la doctrine chrétienne contre les risques de fragmentation et de dévaluation des vérités individuelles d'aujourd’hui ». Les documents rassemblés par le Lombard sont les textes des Pères de l’Église (Augustin, Grégoire, etc.); avec les commentaires du XIIIe s. seront également intégrés les textes des philosophes (Aristote, Avicenne, etc.).

3. Quel problème ou quel manque dans la recherche sur les Sentences ce projet cherchait-il à résoudre ?

Travailler sur un ouvrage médiéval qui fut durant plusieurs siècles le manuel des étudiants en théologie, est une évidence aussi bien pour l’histoire que pour la théologie.

5. Pourquoi les commentaires sur les Sentences sont-ils si nombreux et si importants pour comprendre la pensée médiévale ?

Il y en a environ 40 aujourd’hui sur notre site. Ce site est toute une bibliothèque.

Pour tout médiéviste, connaître le Commentaire des Sentences d’un auteur, qu’il le travaille personnellement ou non, est non seulement important, mais nécessaire. Sauf de rares exceptions (ex. Nicolas de Cuse), tout étudiant en théologie devait effectuer un commentaire des Sentences, c’est-à-dire commenter l’ouvrage de P. Lombard, pour obtenir le grade de maître en théologie et pouvoir enseigner à son tour. Par conséquent, pour tout auteur du Moyen Age, il s’agit pour le moins d’une œuvre de jeunesse qui permet de juger de ses évolutions postérieures ; ou bien, au contraire, d’y voir le signe d’une maturité précoce.

8. À qui s’adresse cette plate-forme : chercheurs, étudiants, ou un public plus large ? Et comment peut-on l’utiliser concrètement ?

Ce site se présente comme un outil à la disposition de tous. Il est en accès libre, suite à une inscription. Il rend de multiples services en fonction des intérêts de chacun.

Service rendu à tous : l’intertextualité permet de lier un texte à un autre, elle nous permet de passer de l’un à l’autre. Pour l’homme du Moyen Age, il s’agissait de passer d’un texte à son commentaire. Ce qu’il faisait en prenant un extrait du premier, en le reprenant dans son propre texte, autrement dit en établissant un lien entre ces deux textes à travers une citation. Or, ce qui était principalement œuvre de mémoire au Moyen Age, peut aujourd’hui devenir œuvre informatique. Là où l’homme médiéval faisait appel à sa mémoire, il suffit pour chacun aujourd’hui de cliquer sur le lien que notre site lui aura présenté, pour passer d’un texte à l’autre ; et cela à travers les siècles d’un commentaire à l’autre à travers plusieurs siècles de théologie. Ajoutons que notre site lui permettra également de remonter jusqu’aux textes patristiques à l’origine du texte du Lombard.

Service rendu à l’étudiant : il facilite le temps d’apprentissage. Il permet une comparaison immédiate entre 2 auteurs ; il propose le texte en vis-à-vis avec sa traduction. Il proposera bientôt la possibilité de mettre en vis-à-vis 2 commentaires de manière à pouvoir les comparer, ou de suivre l’évolution d’une citation en passant d’un commentaire à l’autre.

Service rendu au chercheur : tout chercheur peut nous rejoindre par intérêt pour un seul auteur. Il trouvera pour chaque citation les références aux éditions actuelles. Ce qui lui permettra d’utiliser immédiatement pour les notes de son propre livre. De fait, tout médiéviste est passé par là : devoir indiquer la référence d’une source, d’une citation, etc. Travail qui est à multiplier par le nombre de chercheurs. Travail répétitif, quasiment inutile, puisqu’il s’agit de reproduire indéfiniment la même chose. Le chercheur trouvera ici chaque référence inscrite une fois pour toutes. Il lui suffira d’un copié-collé et lui libéra du temps pour sa recherche. D’autre part, le regroupement d’un grand nombre de commentaires des Sentences lui apportera un confort dans l’approfondissement de ses connaissances. Ceci montre l’utilité de cet outil qu’est notre site : la citation médiévale à portée d’un simple clic.

Au service de tous, cet outil associe l’hypertexte médiéval à l’hyperlien informatique, la mémoire médiévale à la technologie actuelle. Ajoutons que, sur notre site, l’outil informatique reste soumis au texte médiéval, l’hyperlien à l’hypertexte. Ce qui nous permet, loin de projeter de préjugés, de reconnaître la formation de l’esprit médiéval, de découvrir la manière d’écrire, d’enseigner et de transmettre la théologie médiévale.

15. Si quelqu’un découvre aujourd’hui le site pour la première fois, par où lui conseilleriez-vous de commencer ?

Chacun peut venir avec sa propre motivation : découverte de la pensée médiévale et/ou de la théologie chrétienne, intérêt pour un auteur particulier, pour la culture chrétienne, etc. La seule difficulté est la compréhension du latin, même si ce site proposera progressivement une traduction de nos textes. Des traducteurs seraient donc les bienvenus, car la tâche est immense. Traducteur moi-même des Sentences et du Commentaire de Bonaventure, j’ai commencé à mettre en ligne leurs traductions. Un médiéviste coréen vient de nous proposer de traduire le Commentaire de Guillaume d’Ochkam en coréen pour notre site.

9. Comment les textes sont-ils sélectionnés, édités et mis en ligne ?

Il existe plus de 1500 commentaires des Sentences dans les bibliothèques européennes. Le travail ne manque donc pas. Nos choix ont reposé sur plusieurs critères, mais étaient aussi liés à diverses contraintes. Chaque chercheur voulait mettre à l’honneur un auteur particulier. Au départ, ce fut évidemment les grands théologiens du XIIIe s : Thomas d’Aquin, Bonaventure, etc. Mais, la contrainte financière limitait nos choix : l’achat des ouvrages mis en ligne. D’autre part, certains éditeurs nous refusent la possibilité de mettre en ligne leurs ouvrages, d’autres encore conservent cette mise à disposition sur leur propre site dont l’accès est payant. Il en est de même pour la traduction. Le profit l’emporte ici sur la recherche. Pour notre part, nous avons un accord avec un éditeur important.

10. Le projet implique-t-il une collaboration internationale ou interdisciplinaire ?

Notre site est ouvert à tous. Nous avons des abonnés dans tous les continents, à l’exception de l’Afrique. Les textes sont ce qu’ils sont ; ils sont à disposition. A chacun d’user de la lecture, de la méthode, de la discipline qui lui convient pour l’étudier. Dernièrement, un professeur de Tel Aviv, spécialiste en médecine médiévale, s’est inscrit sur notre site pour recueillir les occurrences médicales que l’on trouve dans les commentaires des Sentences. Chacun peut s’abonner à notre site. Nous lui demandons seulement ses motivations.

Celui qui veut s’associer à notre travail, doit savoir que nous ne pouvons le rémunérer. Notre site ne vit que de dons ou de subventions. Notre travail reste bénévole, nous semons afin que d’autres récoltent. A chacun de s’engager avec nous, comme il le souhaite.

Nous avons eu l’occasion de nous associer à d’autres sites comparables. Nous y avons renoncé. Tout vrai chercheur pourra tirer profit de notre site. Mais, dès le départ, nous avons privilégié une toujours plus grande simplicité d’utilisation au profit de l’étudiant qui débute dans les études médiévales. Ce principe fut à la base de la construction de notre plate-forme. Ce site offre les 2 ou 3 premières marches dans les études médiévales. A chacun, ensuite, de poursuivre son propre chemin

14. Y a-t-il des développements ou des contenus que vous aimeriez ajouter dans les années à venir ?

Vu le nombre de commentaires et leur richesse, le travail sur ce site ne sera jamais achevé. Nous attendons donc qu’on vienne nous rejoindre pour le continuer. Il n’est pas impossible que nous cherchions bientôt un hébergement dans une institution officielle (Église, Université) pour en assurer la pérennité.

13. Quelles sont les prochaines étapes pour le projet Magister Sententiarum ?

On vient de refaire le code de notre site. Dans les mois à venir, son utilisation sera plus facile. Par exemple : mettre en parallèle de 2 commentaires sur un même écran ; suivre la reprise d’une même citation à travers tous les commentaires présents sur le site.

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