• 26 nov. 2025

Les “conversions” de saint Augustin

  • Céline Cochin
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Lors de son pèlerinage à Pavie en 2007, Benoît XVI a voulu se recueillir auprès des reliques de saint Augustin, conservées depuis le haut Moyen Âge dans la basilique San Pietro in Ciel d’Oro. Cette présence n’est pas un hasard : au VIᵉ siècle, le roi lombard fit transférer le corps du grand évêque d’Hippone depuis la Sardaigne jusqu’à Pavie, où il repose encore aujourd’hui. Ainsi, la ville italienne est devenue un lieu privilégié pour contempler l’héritage spirituel de celui qui fut l’un des plus grands chercheurs de Dieu de l’histoire chrétienne.

Dans son homélie, Benoît XVI médite sur le parcours intérieur d’Augustin et met en lumière non pas une seule, mais plusieurs conversions : un chemin étalé sur toute une vie, animée par la passion de la vérité et la rencontre progressive avec le Christ.

Voici comment le Pape explique ces 3 conversions d’Augustin :

« La première conversion fondamentale fut le chemin intérieur vers le christianisme, vers le "oui" de la foi et du Baptême. Quel fut l'aspect essentiel de ce chemin ? Augustin, d'une part, était le fils de son temps, profondément conditionné par les habitudes et par les passions qui dominaient en lui, ainsi que par toutes les questions et les problèmes d'un jeune homme. Il vivait comme tous les autres et toutefois, il y avait quelque chose de différent en lui :  il demeura toujours une personne en recherche. Il ne se contenta jamais de la vie telle qu'elle se présentait et comme tous la vivaient. Il était toujours tourmenté par la question de la vérité. Il voulait trouver la vérité. Il voulait réussir à savoir ce qu'est l'homme ; d'où provient le monde ; d'où nous venons nous-mêmes, où nous allons et comment nous pouvons trouver la vie véritable. Il voulait trouver une vie droite et pas seulement vivre aveuglément sans sens, ni but. La passion pour la vérité est la véritable parole-clé de sa vie. La passion pour la vérité l'a véritablement guidé. Et il y a encore une particularité. Tout ce qui ne portait pas le nom du Christ ne lui suffisait pas. L'amour pour ce nom - nous dit-il - avait été bu avec le lait même de sa mère (cf. Conf. 3, 4, 8). Et il avait toujours cru, parfois plutôt vaguement, parfois plus clairement - que Dieu existe et qu'il prend soin de nous (cf. Conf. 6, 5, 8). Mais connaître véritablement ce Dieu, se familiariser véritablement avec Jésus Christ et arriver à Lui dire "oui" avec toutes les conséquences que cela comporte - telle était la grande lutte intérieure de ses années de jeunesse. Il nous raconte qu'à travers la philosophie platonicienne, il avait appris et reconnu qu'"au commencement était le Verbe" - le Logos, la raison créatrice. Mais la philosophie, qui lui montrait que le principe de tout est la raison créatrice, cette même philosophie ne lui indiquait aucune voie pour l'atteindre ; ce Logos demeurait lointain et intangible. Ce n'est que dans la foi de l'Eglise qu'il trouva ensuite la seconde vérité essentielle :  le Verbe, le Logos, s'est fait chair. Et ainsi, il nous touche, nous le touchons. A l'humilité de l'incarnation de Dieu doit correspondre - tel est le grand pas - l'humilité de notre foi, qui abandonne l'orgueil pédant et qui s'incline en entrant dans la communauté du corps du Christ ; qui vit avec l'Eglise et seulement ainsi entre dans la communion concrète, et même corporelle, avec le Dieu vivant. Je n'ai pas besoin de dire combien tout cela nous concerne :  demeurer des personnes qui cherchent, ne pas se contenter de ce que tous disent et font. Ne pas détacher son regard de Dieu éternel et de Jésus Christ. Apprendre l'humilité de la foi dans l'Eglise corporelle de Jésus Christ, du Logos incarné.

Augustin nous décrit sa deuxième conversion à la fin du livre X de ses Confessions à travers ces paroles :  "Plié sous la crainte de mes péchés et le fardeau de ma misère, j'avais délibéré dans mon cœur et presque résolu de fuir au désert ; mais vous m'en avez empêché, me rassurant par cette parole :  "Le Christ est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus à eux-mêmes, mais à celui qui est mort pour eux"" (2 Co 5, 15; Conf. 10, 43, 70). Que s'était-il passé ? Après son Baptême, Augustin s'était décidé à retourner en Afrique, et là, il avait fondé avec ses amis un petit monastère. A présent, sa vie devait être consacrée entièrement au dialogue avec Dieu, à la réflexion et à la contemplation de la beauté et de la vérité de sa Parole. Ainsi, il vécut trois années de bonheur, croyant avoir atteint le but de sa vie ; à cette époque vit le jour une série de précieuses œuvres philosophiques et théologiques. En 391, quatre ans après son baptême, il alla rendre visite dans la ville portuaire d'Hippone à un ami, qu'il voulait gagner à son monastère. Mais au cours de la liturgie du dimanche, à laquelle il participait dans la cathédrale, on le reconnut. L'Evêque de la ville, un homme d'origine grecque, qui ne parlait pas bien le latin et qui avait des difficultés à prêcher, dit, non par hasard, dans son homélie, qu'il avait l'intention de choisir un prêtre auquel confier la charge de la prédication. Immédiatement, la foule se saisit d'Augustin et le conduisit de force à l'avant, afin qu'il fût consacré prêtre au service de la ville. Immédiatement après sa consécration forcée, Augustin écrivit à l'Evêque Valerio :  "Je me sentais comme quelqu'un à qui on a donné la seconde place au gouvernail, à moi qui ne savais pas même tenir un aviron... Voilà pourquoi, au temps de mon ordination, quelques-uns de mes frères me virent, dans la ville, verser des larmes" (cf. Lettres 21, 1sq). Le beau rêve de la vie contemplative avait disparu, la vie d'Augustin s'en trouva fondamentalement transformée. A présent, il ne pouvait plus s'adonner à la méditation dans la solitude. Il devait vivre avec le Christ pour tous. Il devait traduire ses connaissances et ses pensées sublimes dans la pensée et le langage des personnes simples de sa ville. La grande œuvre philosophique de toute une vie, qu'il avait rêvée, demeura non écrite. A sa place, nous fut donné quelque chose de plus précieux :  l'Evangile traduit dans le langage de la vie quotidienne et de ses souffrances. Il a décrit ainsi ce qui constituait désormais son quotidien : "Réprimer les orgueilleux, consoler les pusillanimes, soutenir les faibles, réfuter les contradicteurs... exciter les paresseux, apaiser les disputeurs, aider les indigents, délivrer les opprimés, encourager les bons, tolérer les méchants, aimer tout le monde" (cf. Serm 340, 3). "Prêcher, reprendre, corriger, édifier, s'inquiéter pour chacun, quelle charge, quel poids, quel travail" (Serm 339, 4). Telle fut la deuxième conversion que cet homme, en luttant et en souffrant, dut continuellement réaliser :  être toujours à nouveau là pour tous, non pas pour sa propre perfection ; toujours à nouveau, avec le Christ, donner sa vie, afin que les autres puissent le trouver, Lui, la véritable Vie.

Il y a encore une troisième étape décisive sur le chemin de conversion de saint Augustin. Après son ordination sacerdotale, il avait demandé une période de congé pour pouvoir étudier plus à fond les Ecritures Saintes. Son premier cycle d'homélies, après cette pause de réflexions, concerna le Discours de la montagne ; il y expliquait la voie menant à une vie droite, "à la vie parfaite" indiquée de façon nouvelle par le Christ - il la présentait comme un pèlerinage sur le mont saint de la Parole de Dieu. Dans ces homélies, on peut encore percevoir tout l'enthousiasme d'une foi venant d'être trouvée et vécue :  la ferme conviction selon laquelle le baptisé, vivant totalement selon le message du Christ, peut être, précisément, "parfait" selon le Sermon de la montagne. Une vingtaine d'années plus tard, Augustin écrivit un livre intitulé Les Rétractations, dans lequel il passait en revue de façon critique ses œuvres rédigées jusqu'alors, apportant des corrections là où, entre temps, il avait appris de nouvelles choses. En ce qui concerne l'idéal de la perfection dans ses homélies sur le Discours de la montagne, il souligne :  "Entre temps, j'ai compris qu'une seule personne est véritablement parfaite et que les paroles du Discours de la montagne ne trouvent leur pleine réalisation qu'en une seule personne :  en Jésus Christ lui-même. En revanche, toute l'Eglise - nous tous, y compris les Apôtres - devons prier chaque jour :  pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés" (cf. Retract. I, 19, 1-3). Augustin avait appris un dernier degré d'humilité - non seulement l'humilité d'inscrire sa grande pensée dans l'humble foi de l'Eglise, non seulement l'humilité de traduire ses grandes connaissances dans la simplicité de l'annonce, mais également l'humilité de reconnaître qu'à lui-même et à toute l'Eglise en pèlerinage, était et demeure continuellement nécessaire la bonté miséricordieuse d'un Dieu qui pardonne chaque jour. Et nous - ajoutait-il - nous nous rendons semblables au Christ, l'unique Parfait, dans la plus grande mesure possible, lorsque nous devenons comme Lui des personnes de miséricorde. » (BENOÎT XVI, Extrait de l’homélie du 22 avril 2007, Esplanade des « Orti Borromaici » devant le Collège Borromeo de Pavie)

Pour approfondir :

Lire le texte intégral de l’homélie de Benoît XVI :

Voir également son homélie lors des Vêpres de ce même jour :

 👉 Pour une lecture accompagnée des Confessions de Saint Augustin :

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